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Transcrire ses entretiens à l’aide de cartes conceptuelles

Une alternative à la transcription ?

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1er juin 2010,
par Jonathan
Mis à jour le 10 décembre 2010

Mots-clés
Expérimentation
VUE
Entretien
Mind maps

3535 lectures
8 commentaires

Contenu mis à disposition sous licence Creative Commons

La transcription [1] d’enregistrements est un sujet épineux, il se pose toujours la question pour le chercheur de savoir jusqu’où il est nécessaire d’être fidèle aux propos de l’interlocuteur. Faut-il retranscrire chaque mot, chaque hésitation ? Est-il préférable de "traduire" en français acceptable ? Ou plutôt est-ce le fond du propos qui prime sur la forme ? L’occasion est ici offerte d’esquiver le débat en proposant de n’effectuer qu’une transcription partielle de l’enregistrement.

Cartographier l’entretien, ou comment retranscrire partiellement

Plutôt que de transcrire l’enregistrement afin d’en obtenir une version textuelle, pourquoi ne pas profiter de la numérisation de nos outils et travailler directement avec la source audio ? Contentons-nous simplement d’en effectuer une cartographie de manière à en faciliter la réécoute. Pour nous aider, les cartes conceptuelles (mind maps) vont nous permettre de dessiner la discussion plutôt que de l’écrire.

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Exemple n°1
Interlocuteur répondant rigoureusement aux questions posées

L’objectif est de relever les thématiques abordées au cours de l’enregistrement dans l’ordre chronologique d’apparition, d’y associer le relevé du chronomètre, et de les mettre en relation les unes aux autres autant de fois que le discours les rassemble. Ainsi, les fils de discussion principaux sont reproduits graphiquement, sous la forme d’un schéma, formant d’une certaine façon une carte de l’entretien qui nous aidera à nous repérer, à naviguer dans l’entretien.

Une technique qui présente plusieurs avantages

Le premier bénéfice d’un tel procédé est la vue spatiale de l’entretien qui en résulte, offrant une perspective globale de ce qui est dit. Très efficace pour retrouver un passage-clé, ou pour cerner en un coup d’œil le contenu de l’enregistrement. De cette manière il est devient aisé de naviguer dans l’entretien, ce qui autorise que l’on réhabilite l’enregistrement en document de travail, lui qui n’est aujourd’hui que l’archive de sa version retranscrite.

L’occasion est ensuite offerte de briser la linéarité de la retranscription, ce qu’une discussion entre plusieurs individus n’est pas. Digressions, allusions, retours en arrières... sont autant de pratiques courantes du discours qui font s’entrecroiser continuellement les différentes thématiques d’une discussion. Par ce procédé de cartographie, les différentes thématiques se positionnent visuellement les unes par rapport aux autres, permettant ainsi d’en observer attentivement les articulations.

Ce procédé présente de surcroît un grand intérêt du point de vue éthique, puisqu’il s’agit de revenir à l’enregistrement comme source première de l’information. De ce fait, la grande majorité des questionnements relatifs à l’altération des données de terrain par l’action de transcription n’ont plus lieu d’être [2].

Enfin, c’est également une économie de temps non négligeable. Pour exemple, un enregistrement audio d’une durée d’1 heure et demi, une retranscription complète me demande à ce jour environ 8 heures de travail, alors que ce type de transcription partielle seulement 3 heures.

Que choisir ? Transcription partielle ou intégrale ?

La transcription partielle telle qu’elle est présentée ici n’est pas exclusive, et n’enlève rien à l’intérêt de la transcription traditionnelle. Il s’agit simplement de proposer une alternative, chacune des deux techniques possédant ses avantages. La transcription partielle me semble tout à fait performante en situation de classement de données, en début d’analyse, quand l’objectif est de prendre connaissance avec son corpus.

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Exemple n°2
Interlocuteur suivant le fil de sa pensée

Pour une analyse approfondie d’un entretien, un débat peut être engagé. D’un coté, avec la possibilité de travailler sur la forme originale de l’entretien la transcription partielle marque beaucoup de points ; d’un autre coté, nous avons été tout au long de notre scolarité formés au travail à l’écrit, à l’analyse textuelle. Nous feuilletons, nous annotons, nous soulignons... habitudes indispensables à la formation de notre pensée. Comment s’en dispenser ? Quelles alternatives trouver ?

Quelques conseils pratiques de mise en œuvre

Tout d’abord, il est bien évident que tout ceci n’a que peu d’intérêt si votre enregistrement n’est pas sous forme numérique, c’est-à-dire lisible par le lecteur multimédia de votre ordinateur. C’est en effet la condition sine qua non pour naviguer confortablement dans l’entretien, la barre de défilement temporel remplaçant avantageusement les touches Rewind et Forward de votre magnétophone. Si votre enregistreur n’est pas numérique (solution ultime), vous trouverez sur le site d’Olivier Gaudechot la solution.

Concernant les cartes conceptuelles, je vous invite à utiliser l’outil VUE - Visual Understanding Environment - logiciel libre développé par l’Université de Tufts. Doté d’une interface intuitive et francisée, cette application qui a été créé pour la visualisation de données et l’analyse sémantique, possède plusieurs fonctionnalités sympathiques [3] et est disponible pour GNU/Linux, Mac OSX et MS Windows.

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Exemple n°3
Autre interlocuteur répondant aux questions posées

Enfin, lors de vos premières tentatives prenez garde à éviter cet écueil qu’est la mise en relation abusive des thématiques. Grandes sont en effet les tentations d’établir entre plusieurs thématiques des relations qui n’ont pas été expressément formulés, au risque de confondre plus tard ce que l’on croit savoir de la situation décrite, et ce que l’interlocuteur nous en a effectivement dit.

Conclusion

Voilà une application possible, pour les sciences humaines et sociales, de ces outils que sont les cartes conceptuelles. Usuellement utilisées pour dans un cadre analytique, ou d’aide à l’organisation de la pensée, c’est ici dans une optique descriptive qu’elles vont nous rendre service.

J’avoue être longtemps resté dubitatif quant à l’apport de ces outils dans ma méthodologie de travail : changer mes habitudes pourquoi pas, mais au vu de l’énergie et du temps que cela demande, il fallait que j’y trouve clairement mon compte. Il aura fallu d’une part la lecture de cet article « Une utilisation possible des cartes conceptuelles » et d’autre part la rédaction de ce billet « Faut-il transcrire les documents multimédias ? » pour que je me décide à faire quelques tests dans cette voie.

Notes

[1] Ou retranscription. N’ayant pas trouvé de raison valable à l’emploi de ce dernier terme, j’ai préféré retenir celui de « transcription » qui a l’avantage sur l’autre de posséder une définition correcte dans mon dictionnaire. Quelqu’un pour m’éclaircir ma lanterne ?

[2] Je fais notamment référence aux travaux de Ochs (1979) qui a initié les réflexions sur les enjeux du procédé de transcription. Pour une synthèse du débat, voyez Mondada (2008) ; pour un exemple pratique des limites d’une transcription, voyez Guéranger (2006)

[3] Parmi celles-ci : création de présentations PowerPoint sur la base de cartes, compatibilité avec Zotero... plus d’information ici (fr).

#1 A. B., le 1er juin 2010 à 14:41

À mon avis, la question, la seule qui mérite d’être posée est celle du temps passé à retranscrire. Car retranscrire un entretien, c’est non seulement se le remémorer, mais aussi cela permet d’avoir de nouvelles idées, de mettre des éléments en relief, des mots en gras, d’ajouter des commentaires. C’est pénible, mais à mon avis indispensable. Ensuite, je les annexe par mot clé tout comme les carnets d’enquête. Ce qui peut paraître une perte de temps se révèle in fine un gain au moment de la rédaction, surtout s’il y en a beaucoup.

Quant à cartographier les entretiens, je trouve cela assez drôle et me rappelle les mapping des études de marché. Mais à mon humble avis, cela n’a aucun intérêt heuristique ou éthique. Après on peut justifier avec tous les "ique" que l’on veut le fait d’éviter une tâche laborieuse...

#2 Vincent, le 2 juin 2010 à 10:22

Ceci me fait penser à un article que j’ai beaucoup aimé, qui rejoint tes réflexions. Il s’agit d’un article de Stéphane Beaud dans Politix ; peut-être le connais-tu ?

Il s’agit de : L’usage de l’entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l’« entretien ethnographique », Stéphane Beaud, Politix, Année 1996, Volume 9, Numéro 35
p. 226 - 257. (Disponible ici)

En gros, il dit à peu près ceci :

  • (surtout quand on débute en sciences sociales), on utilise l’entretien pour faire du comptage (combien de personnes interrogées sont comme ça, disent ça) et non pour les analyser précisément
  • il vaut mieux retranscrire une partie de ses entretiens et les analyser au maximum, plutôt que de tout retranscrire systématiquement sans se demander pourquoi on le fait
  • ...
  • (là ça te concerne moins - c’est l’idée principale du texte) faire des entretiens avec des personnes qu’on a observées dans une démarche ethnographique est super intéressant, pour x raisons.

Je suis moi-même favorable à une retranscription partielle et au fait de cibler des entretiens en particuliers (souvent d’ailleurs ceux dont on s’est dit peu après la rencontre qu’on y avait "compris des choses" concernant notre objet).

#3 Jonathan, le 2 juin 2010 à 11:30

Merci tout d’abord pour vos commentaires.

@A.B : Je suis tout à fait d’accord avec vous sur ce point, retranscrire c’est commencer l’analyse. C’est d’ailleurs là tout l’intérêt de la chose, à mon avis la seule raison pour laquelle on accepte de s’y contraindre en dépit des points négatifs. Chercher une solution alternative n’est pas qu’une manière d’éviter une tâche laborieuse... il s’agit plutôt de trouver un équilibre intellectuel. Ne peut-on pas optimiser tout ça ? Au delà du temps passé à retranscrire, c’est pour moi d’abord la question de l’altération du corpus qui me travaille. Comment accepter qu’un entretien retranscrit par deux personnes différentes n’aient pas le même contenu ?

@Vincent : Merci beaucoup pour cette référence que je ne connaissais pas. J’y jette un œil dès que possible et je reviens avec un avis plus éclairé... :)

#4 A. B., le 2 juin 2010 à 12:11

@Jonathan : Il me semble bizarre qu’un entretien retranscrit d’après un enregistrement soit différent d’une personne à l’autre. Que les annotations divergent bien sûr, mais a priori, les propos, la matière première donc, reste la même. Ce qui se passe souvent, dans les coulisses, c’est que les gens ne retranscrivent que les propos qui semblent intéressants. Mais comment savoir au moment de la saisie ce qui sera intéressant ou pas ? Parfois des détails insignifiants font écho à d’autres et deviennent des indices précieux. Inversement, des belles phrases, trop belles, ne révèlent que des clichés ou pire ce qu’on a précisément envie d’entendre, mais qui n’ont in fine aucun intérêt. Sélectionner les propos à retranscrire n’est à mes yeux qu’un piège, dans lequel il vaut mieux éviter de tomber, ne serait-ce que pour la pertinence de ce qu’on va écrire.

Sinon, pourquoi enregistrer ?

#5 Dominique D-B, le 2 juin 2010 à 14:21

Je pense la même chose...

Je suis en pleine transcription de mes entretiens, c’est difficile à la fois de prendre de la distance et d’être quand même au coeur pour sentir les choses... à noter que si on fait trop vite la transcription, on risque de passer à côté de certaines choses, tout dépend du degré de précision que l’on recherche et si le corpus est censé être réutilisé (et par d’autres).

En tout cas merci pour cette analyse très pertinente, je ne connaissais pas ces sites ! j’utilise mind manager et le mind map de Buzan...mais c’est pas gratuit et il y a des mises à jour...et des différences pour mac...

Bonne continuation

#6 Lunatic, le 4 juin 2010 à 21:31

À la lecture de ton intéressant billet et des non moins intéressants commentaires qui ont suivi, je me demande s’il ne faudrait pas j(a)uger ta méthode selon différents « types » d’entretiens qu’il conviendrait de distinguer. Par exemple, son utilisation ne serait-elle pas plus pertinente, et même avantageuse, dans le cas d’entretiens de pré-enquête, ou servant à l’élaboration d’un questionnaire ou, plus généralement, exploratoires ?

#7 Jonathan, le 7 juin 2010 à 15:49

@A. B : Il est vrai - et je vous donne en partie raison ici - que l’altération du corpus (sélection, découpage des extraits, reformulation) n’est objectivement ni plus ni moins que ce qui fonde la démarche d’analyse en elle-même. Donc ce que je considère ici comme un défaut inhérent à la transcription intégrale, peut en constituer en fait un point (très) fort. Quand à la question de la sélection des propos à retranscrire, je n’expliquerai pas à quel point je suis d’accord avec vous, tant cela va l’encontre de ce que je présente ici, dont l’objectif premier - faut-il le rappeler - était de pallier à l’« altération du corpus ».

@Dominique D-B : Merci pour ton témoignage. Le risque de passer outre certaines choses importantes en cas de transcription trop rapide est un biais de la transcription intégrale que je n’avais pas envisagé, et il ne faut pas le négliger c’est certain. Raison de plus alors pour systématiser la référence à la source, c’est-à-dire le travail sur le document sonore directement... :)

@Lunatic : Plus que les « types » d’entretien, c’est plutôt je pense l’état d’avancement de la recherche qui déterminera quelle transcription choisir. Après je te rejoins sur le fait que cette méthode est particulièrement adapté dans le cas d’entretien exploratoires, c’est-à-dire en fait pour du brainstorming.

D’ailleurs, à relire tout ceci une semaine après et suite à vos commentaires, je dirais aujourd’hui que l’intérêt principal de la transcription partielle telle que je l’expose ici réside en la proposition de penser différemment, de renouveler la façon d’appréhender son corpus de données. Si bénéfique que cela peut être pour stimuler l’analyse, ce ne peut concurrencer véritablement une transcription intégrale dans la mesure où la forme finale de nos recherches est toujours textuelle : par conséquent il semblerait qu’on ne puisse s’affranchir complètement d’une analyse textuelle de son corpus.

Merci à tous pour votre participation, pour vos lumières, pour vos avis. Le débat n’est pas forcément clos pour autant, mais je pense qu’on a ici un consensus... non ?

#8 Pierre Mongin, le 24 juin 2010 à 08:27

Si vous souhaitez utilisez des logiciels libres de mind mapping, vous pouvez utilisez Freeplane qui est très puissant. C’est une amélioration de Freemind. Utilisable sous Windows, Mac et Linux, la courbe d’apprentissage est très rapide. La touche Insertion crée une branche, la touche Entrée crée une branche de même niveau et la touche Suppr, supprime la branche.

La transcription directe des entretiens est possible, renversant l’ordre habituel de saisie, compréhension, en écoutant d’abord, et en sélectionnant les mots clés.


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Dernière mise à jour le jeudi 2 février 2012.

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