Qu’observe-t-on depuis quelques décennies ?
Les marchés financiers exercent une forte pression pour limiter les déficits publics, les dépenses sociales, pour favoriser les baisses d’impôts, les privatisations et les dérégulations. En cédant du terrain, l’État perd donc progressivement les moyens de mettre en œuvre ses activités traditionnelles : défense, économie, santé, loi et ordre. À l’échelle locale, la gouvernance des territoires est l’objet d’une concurrence entre entre la sphère économique où l’État n’a plus que peu son mot à dire, et celle de la vie sociale encore sous son emprise.
La perte du contrôle de la monnaie pour certains États-nation d’une part, la dimension déterritorialisée des firmes transnationales d’autre part, mais aussi les flux migratoires à grande échelle de travailleurs, rendent de moins en moins pertinente la notion de frontière. Les politiques publiques étant fortement conditionnées par des réalités économiques et financières difficilement maîtrisable à l’échelle des nations, on assiste à une « désacralisation des souverainetés ».
Un certain nombre d’enjeux économiques et sociaux ne peuvent plus être pris en charge isolément par les États. Par exemple, concernant les questions sécuritaires, des problèmes tels que lutte contre le terrorisme, contre les trafiquants de drogue, contre l’immigration illégale, ou contre la pédophilie, n’a de sens que dans le cadre de collaborations transgouvernementales. L’instauration de politiques supranationales dans les cadres régionalisés semblent incontournables.
Cet ensemble d’attaque contre le principe de souveraineté nationale a fait que S. Strange parle de « retrait de l’État » (1996), et d’autres même projettent le décès imminent de cette forme d’organisation. A minima, il est certain que les gouvernements nationaux ont vu leur sphère d’initiative diminuer : « l’État souffre d’une diminution de son pouvoir ».
Face à cette situation, on constate aujourd’hui une évolution dans les modes de gouvernance mondiale. L’anthropologie pointe d’ailleurs le caractère non-surprenant d’une telle dynamique, puisque s’est déjà de très nombreuses fois attachée à montrer que « la formule étatique à laquelle nous nous sommes accoutumé n’est qu’une variété parmi d’autre d’exercice du pouvoir ».
Progressivement, la multiplication des échelles décisionnaires et régulatrices s’imposent comme un modèle dominant (local, régional, globales), donnant ainsi forme à une « gouvernance stratifiée ». Cette dernière est indissociable d’un processus de privatisation, au travers du quel de multiples formes d’acteur non publique investissent le champ de la gouvernance au service d’intérêt privés : ONG, fondations, think tanks, ou même syndicats du crime.
En conséquence, il semblerait qu’on assiste plus à un déplacement de souveraineté, plutôt qu’à un déclin de l’État. Celui deviendrait postsouverain en prenant place dans un processus plus large de régulation complète et stratifiée, où le lien exclusif entre territoire et État est brisé, ce qui amènera « désacralisation de l’État ».



